Un ouvrage collectif écrit par trois chercheurs congolais se penche sur l’Affaire des Disparus du Beach. Dans leur analyse, les auteurs privilégient parfois leurs positions idéologiques, passant outre le recul critique qui garantit l’objectivité des faits.
« L’Affaire des Disparus du Beach de Brazzaville : Mises au point pour l’Histoire »
par Anatole Collinet Makosso, Emile Bosuku, Omer Kande et Eddie Tambwe
Des ouvrages sur l’analyse de la politique congolaise évoquent souvent le problème des Disparus du Beach de Brazzaville, surtout quand ils ont fait allusion aux différntes confrontations interethniques connues par le Congo-Brazzaville après le retour à la démocratie plurielle consécutive à la Conférence nationale. Voici un livre qui traite uniquement de ce problème. Un livre qui pousse à la réflexion après tout ce qui a été dit à propos de ce triste événement. Un livre qui développe « juridiquement » le problème, écrit par des universitaires et qui interpelle le Congolais lambda car se fondant sur une série d’enquêtes qu’auront réalisées les auteurs de ce document en RDC et au pays.
Le problème des Disparus du Beach de Brazzaville a fait couler beaucoup d’encre. Des plaintes qui ont abouti à l’interpellation du Directeur général de la Police congolaise sur le territoire française. Sauvé de justesse par son passeport diplomatique, il sera plus tard jugé avec certains officiers de l’armée nationale congolaise par le Tribunal de Brazzaville. Un procès qui, jusqu’aujourd’hui, pose problème car ayant court-circuité celui du Tribunal de Meaux en France.
L’affaire des Disparus du Beach de Brazzaville : Un fait concret révélé par quelques chercheurs congolais
Le livre d’Anatole Collinet Makosso et ses collègues semble traiter à fond le problème. Mais malheureusement ses auteurs n’arrivent pas à se laisser guider uniquement par les faits décrits, marquant à un certain moment leur subjectivité. Dans ce genre de travail, seul l’objectivité et les statistiques doivent parler et non le cœur des chercheurs. Et pourtant Makosso commence bien cette réflexion en se posant des questions pertinentes : « Y a-t-il eu réellement des disparus ? Quelles seraient en toute vérité ces personnes disparues ? Comment auraient-elles disparu ? Combien sont-elles Certes, le nombre n’a pas de véritable importance. Car, pour des actes de cette nature, le meurtre même d’un seul homme doit être remorqué par l’intention des auteurs d’exterminer tout un groupe. Mais il nous semblait opportun d’éloigner le propos de la rumeur médiatique, de la surenchère politique et judiciaire. Jusqu’à ce jour, aucune étude n’a réussi, de manière factuelle, à livrer des indications objectives, précises et fiables » [1]
La mise au point de Makosso et ses collègues s’est fondée sur l’analyse des documents de quelques organisations des Droits de l’Homme tant africaines qu’internationales. Des statistiques avec noms sont citées dans cet ouvrage, ce qui montre le travail de recherche intéressant effectué par les auteurs de cette mise au point. Mais quand on se réfère à tous les documents sur ce problème, force est de constater qu’il y a eu disparition et mort d’homme dans ce fameux problème du Beach de Brazzaville. Dans « La guerre civile du Congo Brazzaville », Patrice Yengo écrit : « Au mois de mai 1999, après le discours d’apaisement du président de la République invitant le gens au retour, de nombreux réfugiés à Kinshasa reprennent le chemin de Brazzaville. (…) Le 8 mai, les premiers réfugiés sont débarqués à Brazzaville, accueillis officiellement par les autorités. Mais sitôt après, ils sont séparés en deux groupes : les jeunes sont déshabillés, jetés dans des camions et dirigés vers l’état-major de Brazzaville. En deux semaines 353 personnes ont été arrêtées par les unités de la garde présidentielle et n’ont plus reparu ». [2]
De son côté, l’universitaire Albert Mpaka dans un travail fouillé sur le Congo-Brazzaville intitulé « Démocratie et vie politique au Congo-Brazzaville » revient sur ce sujet qui interpelle maintenant les intellectuels et chercheurs congolais qui réfléchissent sur la politique du pays. Se fondant sur le verdict du procès de Brazzaville, il réalise que « la Cour criminelle a reconnu qu’un tri des réfugiés en RDC avait eu lieu au Beach de Brazzaville » [3]
L’imbroglio sur le nombre exact des disparus
Tout le monde est unanime pour dire qu’il s’était produit quelque chose de fâcheux au Beach de Brazzaville en mai 1999. Comment en sommes-nous arrivés au nombre 353 ? Pourquoi pas 352 ou 354 ? La question reste et restera encore posée. Et ce livre le spécifie bien quand on lit : « Le nombre exact des « disparus du beach » continue de faire l’objet des comptabilités macabres contradictoires, au point de s’interroger sur la nature réelle des « disparitions » [4]
Dans leur livre, Makosso et ses amis semblent révéler au public leurs connaissances en droit en essayant de « réécrire » ce problème avec des statistiques (objectifs ou subjectifs ?) que l’on ne peut confronter à celles d’autres chercheurs car de la confrontation jaillit la lumière. Le problème des Disparus du Beach se définit comme une énigme exploitée politiquement par certaines personnes. Et il est difficile que la justice fasse un bon travail car « l’affaire est tellement émotive que plane sur l’humanité et sur le Congo, le spectre d’une erreur ou d’un fiasco judiciaire à l’instar des erreurs que la France a connues (avec Dreyfus, Calas, Outreau, etc.) ». or, l’erreur judiciaire est le spectre qui hante tous les professionnels de la justice » [5]
Une mise au point de quatre universitaires « au conditionnel » ?
« L’Affaire des disparus du Beach de Brazzaville : Mises au point pour l’Histoire » apparaît comme une des mises au point de ce problème qui va sûrement susciter d’autres analyses car l’histoire de la justice nous a montré que de contradictions en contradictions, la vérité finit toujours par se réveiller. Une chose est certaine, ce livre de Makosso et ses collègues nous révèle une démarche scientifique qui se fonde sur des documents vérifiables dont ils ont proposé quelques photocopies en annexe du livre. Soit. Mais quelques subjectivités dans la façon de relater les faits diminuent la scientificité du document car ramenant à la surface du texte un élan de subjectivité. Subjectivité qui vient un peu attiédir cette analyse pourtant remarquable et bien menée. Makosso parle des Disparus du Beach au conditionnel comme si on se posait encore des questions sur cette triste réalité dont l’analyse reconnaît les faits : « Pour mémoire, l’affaire du Beach de Brazzaville désigne des réfugiés originaires de la République du Congo (Brazzaville) qui auraient disparu à leur retour au pays. (…) Revenus par le port fluvial de Brazzaville (…) les réfugiés auraient été conduits à des destinations inconnues (…) » [6]
Dans l’ensemble, ce livre se définit comme une contribution à la recherche de la lumière d’un problème sociopolitique sur fond de douleur des familles qui ont vu disparaître les leurs, comme certaines affirmations l’ont démontré pendant le procès de Brazzaville. Quand on voit comment le peuple congolais a vécu dans l’union à travers un melting-pot consécutif à la maturité politique issue de la Révolution des Trois glorieuses et aux mariages interethniques, on est en droit d’interpeller le politique congolais quand Eddie Tambwé pense que « l’affaire des disparus [du Beach] est également une illustration de l’impréparation (ou l’inexpérience) de nos Etats à gérer des dossiers aux implications internationales. Les responsables congolais montreront en effet leurs limites dans la gestion du dossier, tant au plan médiatique, politique qu’à celui de la justice ». [7]
La page de ce triste événement qui a bouleversé l’histoire politique du Congo, par ces mises au point de Makosso et autres, est encore ouverte et est loin de se fermer dans la mesure où d’autres chercheurs travailleraient dans l’ombre et nous donneraient d’autres informations. L’Histoire d’un pays est l’ensemble des histoires écrites par ses propres fils en se fondant sur les heurs et malheurs du vécu quotidien. Et les tristes événements des années 90, quand on se réfère aux massacres de Mfilou et aux bombardements à l’arme lourde des quartiers de Bacongo et Makélékélé, en font partie. Car tout est parti paradoxalement de ces dérapages du premier président élu démocratiquement.
Aussi les acteurs politiques congolais, plus précisément ceux qui avaient gagné les élections de 1992 et qui, pour avoir inauguré les conflits armés en 1993, sont aussi plus ou moins responsables indirects des « Disparus du Beach de Brazzaville ». Ils doivent méditer sur cette révélation de Patrice Yengo dans son analyse sur les conflits armés dans son pays : « Plus de 30 000 morts, près de 200 000 blessés, 4 000 habitations détruites, 800 000 déplacés [parmi lesquels on pourrait nommer les disparus du beach], près de 100 000 femmes violées… tel serait le bilan d’une guerre civile qui aura duré de 1993 à 2002 mais dont les conséquences sont loin d’avoir été totalement évaluées. Pour une population d’à peine trois millions d’habitants, le tribut payé est très lourd » [8].
Noël KODIA
Présentation des auteurs
– Anatole Collinet Makosso est magistrat, diplômé de 3è cycle et enseigne à l’Université Libre de Brazzaville. Ses recherches se fondent particulièrement sur les Relations internationales et sur la Géopolitique. Doctorant en droit international, il est aussi directeur exécutif de Géo- Ecostral.
– Emile Bosuku est diplômé en Informatique de gestion et membre de l’ « Association nationale pour les droits, la défense des migrants et de la femme » (Anaddem-F) depuis 1996. Il est aussi Coordonnateur chargé des Investigations de cette Association.
– Omer Kande est Maître en Sciences économiques de l’Université de Reims en France, Inspecteur général des finances à la Cour des comptes en République Démocratique du Congo de 1992 à 1995. Il a participé à Bruxelles en 1996 à la création de l’Anaddem. Préside cette association depuis novembre 1997.
– Eddie Tambwe est professeur de Communication sociale et de Sociologie politique, directeur de la collection « Comptes Rendus » chez L’Harmattan et responsable de la cellule « Conception, Etudes et Publications » du cabinet Géo-Ecostrapol.

L’AFFAIRE DES DISPARUS DU BEACH DE BRAZZAVILLE
Mise au point pour l’Histoire
Emile Bosuku, Omer Kande, Anatole Collinet Makosso, Eddie Tambwe Kitenge Bin Kitoko
Comptes Rendus
ACTUALITÉ SOCIALE ET POLITIQUE AFRIQUE NOIRE Congo
L’affaire des disparus du beach de Brazzaville occupe depuis juin 1999 des pages entières de l’actualité politique et judiciaire, avec ses rebondissements contradictoires. Basé sur un fonds documentaire varié, un travail méthodologique de recoupement des éléments recueillis sur les sites d’hébergement des réfugiés, des témoignages des acteurs, ce livre présente les résultats d’une série d’enquêtes qui éclairent d’un jour nouveau le rôle ambigu joué par le HCR, les ONG et la justice.
ISBN : 978-2-296-03380-1 • juin 2007 • 184 pages
Prix éditeur : 16,5 € / 108 FF