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Les Brazzavilles

De tout temps nous avons eu à faire à une Brazzaville éclatée en réalités parfois irréconciliables. Le colon français ne l’avait d’ailleurs pas voulu autrement, qui avait bâti un centre-cille s’opposant à une cité « indigène » ; un noyau actif et vital à la ville et une périphérie, dortoir de la main d’œuvre vue comme force de travail malléable. Et seulement.

On vient au centre-ville pour travailler, toucher son argent, soumettre un litige à la justice, soigner son enfant. Et on repart « au quartier » pour dormir, s’amuser : « vivre ». Il en a toujours été ainsi et ce n’est pas Roger Bastide qui me démentirait. Il y a d’un côté « la » ville, où s’accumulent et se reflètent richesses, puissances et pouvoirs. Et il y a les quartiers où la misère est le signe premier de reconnaissance.

Avec le temps, nous avons fait évoluer ces divisions, en les déplaçant de quelques centimètres par rapport aux cercles concentriques coloniaux. Nous avons tenté de bâtir des quartiers hybrides, où le costume trois-pièces côtoyait le « contre-sueur » du fonctionnaire ; la Mercedès voisinant avec la mobylette. Plateaux des 15 ans ; Sans-Fils ; Bacongo Moderne ou Poto-Poto Djoué sont aujourd’hui ces quartiers de la nouvelle richesse.

Pourtant je reviens de Brazzaville. Et je constate que les lignes étanches continuent d’opposer, outre les ethnies, les fortunes et les moyens de les acquérir : des Brazzavilles se côtoient sans se mélanger, sans émouvoir.

A qui s’est enrichi dans la politique un morceau de terrain d’aéroport ; on rogne les Batignolles, on cisaille un peu de Mpila ; Kintélé jadis simple lieu de villégiature ; Djiri il n’y a pas longtemps encore lieu de transit ; Tâ Nkombo, la Cité des 17 : il faut s’implanter là et afficher son pouvoir et sa puissance. Les chantiers grouillent de manœuvres ; mains disponibles venues des périphéries de jadis. Et toujours corvéables. Le ronron des climatiseurs signalent une bâtie sur le dos du peuple.

Le Brazzaville de la richesse et de l’argent phagocyte celui du -seul-repas-par jour ; le monde de ceux qu’on voit en voitures de luxe écrase celui de la débrouille à pieds ou en foula-foula. Et entre les deux, le vide : ceux qui ont envie regardent ceux qui ont tout. Vous voulez vendre votre parcelle ? Vous n’en pouvez plus ? Vous avez des problèmes ? Rien de plus simple : je connais un « grand » qui peut vous en offrir un million. Pas même de quoi compenser la pierre des fondations, mais qu’importe si c’est disponible tout de suite !

Il faut se lever à 5H pour aller toucher les 65.000 francs de son salaire d’instituteur. Il faut placer un « barrage stratégique filtrant » pour compenser, aux abords d’un quartier mal famé comme Kinsoundi, les maigres 35.000F de salaire d’un policier de base. Aux abords de Yoro, les patrouilles sont des plus consciencieuses : les pêcheurs sont gens fortunés qu’on peut rançonner avec l’artifice de la loi.

Les Brazzavilles d’hier et d’aujourd’hui continuent de se côtoyer, de se jauger, de se défier. On reconnaît ceux qui habitent l’un à la rapidité avec laquelle se déclenchent les groupes électrogènes automatiques quand « part « l’électricité. On reconnaît les autres à la fréquence avec laquelle le « Ouest-af » du coin leur fait crédit de bougies et de sac de riz. Congo : 3 millions d’habitants ; 4è producteur africain de pétrole ; régime démocratique, hier pays marxiste. Prochaine catastrophe annoncée : la guerre entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien.

Benda Bika

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