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Disparus du Beach : treizième journée d’audience

Incohérences

Il y a ceux qui accusent, il y a ceux qui récusent. C’est la parole des civils contre celle des militaires, c’est-à-dire des faibles contre des gens forts. On dit qu’on n’entassait personne dans des cellules. Autrement dit ces messieurs ne faisaient pas de prisonniers. On comprend alors ce que sont devenus par exemple Stanislas Narcisse Touanga, 28 ans à l’époque, et ses malheureux co-détenus. Disparus sans laisser de traces. "Quelle guerre, dit-on, ne connaît pas de bavures ?" Certes, mais là, pourtant, la guerre selon Sassou, "était finie", que les Congolais pouvaient rentrer à la maison !

"Je ne me souviens plus de cette dame" récuse un homme fort du régime. A l’époque, les gens venaient chez lui comme dans un moulin. Pour se plaindre ? Pourtant dans la paranoïa de l’époque, ce dur du régime, n’envisagea même pas aller voir ce dont les parents se plaignaient au Beach ! Autant d’incohérences qui n’ont pas l’air de choquer ceux qui ont en charge la conduite de la chambre criminelle.

A Brazzaville, dans la rue, depuis ce 3 août, les commentaires vont bon train. Il y a deux tendances. La premiere pense que l’administration des preuves fait défaut. La seconde mise sur l’intime conviction des jurés.

Dans le prétoire, cette deuxième journée de confrontation a probablement permis aux uns et aux autres de camper ou de se défaire de leur opiniâtreté. Elle a débuté à 15h35m. Suite à l’instruction de cette affaire sur la base des faces à faces entre accusés et parties civiles, la procédure du jour a porté sur les confrontations entre les témoins et Norbert Dabira sur l’existence des geôles à la garde républicaine et à la direction centrale des renseignements militaires. Elle a porté également sur les confrontations entre les parties civiles et Blaise Adoua sur l’existence des prisons dans les locaux de la garde républicaine, sur les oppositions entre les plaignants et Jean Pierre Essouébé, sur la réception des sommes d’argent pour l’élargissement des disparus, sur les confrontations entre les ayants droits des disparus et Sita Bantsiri et enfin sur tous les faits utiles pour faire la lumière sur ces disparitions.

La suite logique voulait que l’accusé Vital Bakana soit confronté à Didas Bangui, commissaire de police de Bacongo au moment des faits, pour la disparition de deux personnes. Mais aux dernières nouvelles ce dernier serait en fonction à Owando. Cette audition a été donc annulée.

Pour une erreur sur la personne, la confrontation initiée par Me Nkouka entre l’accusé Norbert Dabira et Mme Brigitte Nanitélamio, dont le mari a été maintenu prisonnier et mort dans les locaux de la direction centrale des renseignements militaires (DCRM), a été annulée. L’existence de ces geôles a déjà été confirmée par l’accusé Marcel Ntsourou qui a reprécisé que dans ces cellules il n’y avait que des Ninjas et leurs auxiliaires.

Sauvé par le courant

A la comparution de l’accusé Blaise Adoua à la barre, il y a eu coupure de courant d’électricité. Le délestage certainement. La séance a été donc suspendue pendant au moins une demi-heure. A 16h36, reprise des débats. Le président s’est excusé de cette rupture momentanée de l’électricité avant de passer la parole au procureur général, Armand Mbémba. Celui-ci a appelé à une confrontation entre Blaise Adoua et Mathias Elénga, policier au port ATC au moment des faits. Dans sa déposition (...) côte 530, il était ressorti que ce dernier avait vu des hommes en uniforme militaire coiffés de bérets rouges et que parmi eux figuraient des éléments de la garde républicaine. Ce policier a refusé avoir tenu de tels propos.

Prisons

A 16h43, William Bafouantsoni, 26 ans, un des rescapés des geôles de la garde républicaine, est appelé pour témoignage. Ce rapatrié capturé au Beach par des militaires a soutenu que les geôles de la garde républicaine n’étaient pas seulement construites pour emprisonner les militaires récalcitrants de ce corps de l’armée, comme le soutenaient les accusés Adoua, Avoukou et Mobède. Il a entamé un récit dans lequel on pouvait retenir leur arrivée au Beach le 5 mai 1999, leur réception par les autorités civiles qui les avaient laissés à la disposition des autorités policières du port pour des contrôles de routine, leur division en trois groupes distincts d’hommes, de femmes et de malades, sa rétention, celle de son frère et de bien d’autres rapatriés du HCR, leur entassement dans un bus Coaster qui avait pris la direction du palais présidentiel du plateau et qui était poursuivi par un véhicule civil de marque Vitara conduit par un colonel, les menaces de mort à l’endroit de ce colonel par les militaires du bus s’il s’entêtait de les talonner avec son véhicule, de l’incarcération de la cinquantaine qu’ils étaient dans une salle large d’environ 7 mètres, d’un certain caporal Ondongo qui leur donnait le moral car ils devaient subir un interrogatoire, de la blessure d’un des codétenus sur qui on avait tiré à bout portant, de la disparition de son frère Christian Mokoko, de sa sortie le 10 mai grâce à l’intervention d’un capitaine de l’armée nationale dont le nom a été soigneusement voilé par son oncle pendant son audition à titre d’information.

Négations en bloc

La confrontation entre André Ndoba, sbire de Blaise Adoua en 1999, et Mme Ngoundou Marie, qui lors de son premier témoignage avait soutenu être mis en contact avec le patron de la garde républicaine par l’intermédiaire de Ndoba, a laissé abasourdi tout le prétoire qui espérait tant en cette face à face. Ndoba a nié n’avoir jamais rencontré cette dame, dont un enfant est porté disparu depuis son débarquement au Beach le 14 mai 2005.

L’accusé Jean Pierre Essouébé qui aurait signé des reçus tendant à la libération des enfants retenus à la garde républicaine a été confronté à Mme Ntoussani. Celle-ci aurait remis une somme de 80.000 FCFA à un certain Nkéoua, qui aurait servi d’intermédiaire entre Mme Ntoussani et un nommé J. Essouébé pour la libération des enfants de cette dernière maintenus captifs dans les geôles de la garde républicaine. M. Nkéoua, dont l’audition aurait été très instructive, se trouverait actuellement à Pointe Noire.

Angèle Miambanzila et Sylvie Batsiélo ont chargé l’accusé Sita Bantsiri d’avoir été présent au Beach le 14 mai 1999 et plus précisément dans une salle où les réfugiés mis à l’écart avaient été maintenus. Des propos que l’accusé à refusés en les traitant d’allégations.

Cour édifiée

Pépin Mouanga, à travers son bégaiement, a réussi à parler de la présence de Sita Bantsiri au Beach le 5 mai 1999. L’accusé donnait des ordres pour le tri des réfugiés. A ces propos, le juge a interpellé l’accusé Alakoua, commissaire au Beach pendant les disparitions, pour des explications sur cette déclaration. Celui-ci a répliqué n’avoir jamais connu Sita Bantsiri jusqu’à l’instruction de cette affaire et qu’au Beach, c’était ses services qui contrôlaient l’arrivée des réfugiés.

Après un long temps de silence dans la salle, le juge a déclaré : « jusqu’à cette confrontation, la cour s’estime suffisamment édifiée quant aux effets de la cause. Elle estime suspendre cette instruction et commencer ainsi les plaidoiries (des avocats). »

Le procureur général, Armand Mbémba, a estimé qu’il est encore nécessaire d’écouter d’autres témoins. Il a ajouté que certaines parties civiles ont tardivement consulté les conseils d’avocats et qu’il serait souhaitable que celles-ci soient écoutées pour éclairer la cour.

La cour a ainsi pris acte des propositions et suggestions du procureur général et a suspendu la séance à 20h02 pour la reprendre ce vendredi à 14h30.

Keila Samuel,
Brazzaville, le 5 août 2005

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